Voyager chez les Tibétains

En écrivant notre habituelle synthèse pour la Chine, nous avons réalisé que nous devions consacrer un article distinct à la partie tibétaine du voyage.

D’une part pour être cohérents avec les aspirations du peuple tibétain à constituer une nation libérée du joug chinois. D’autre part pour mieux rendre compte des spécificités de cette partie de la Chine.

Nous rappelons aux lecteurs qui n’ont pas suivi les autres articles que nous ne sommes pas passés dans la province du Tibet, mais dans les préfectures du sud-ouest du Gansu, de l’ouest du Sichuan et du nord-ouest du Yunnan, vastes espaces montagneux peuplés par des Tibétains et de culture tibétaine.

* Les 10 choses qui nous ont le plus marqués

- la présence permanente et dominante de la religion. Le bouddhisme tibétain fait en grande partie l’identité de ces régions par le biais de ses lieux de culte caractéristiques (temples, monastères, stuppas, gompas, pagodes…), de ses artefacts (moulins, drapeaux et mâts de prières, fresques, statuettes, poteries…), des visuels qui s’y rapportent (photos de lamas ou du palais du Potala à Lhasa, inscriptions en sanscrit…) et de ses rituels (pratiquants qui actionnent les moulins de prières toute la journée, qui récitent des litanies, présence permanente de moines…). Le tout impactant les paysages, les communes, l’intérieur des bâtiments et des véhicules, impossible de passer à côté !

- les enfants moines, à partir de 5 ou 6 ans. “C’est une autre culture” comme on dit.

- la tenue traditionnelle tibétaine, indescriptible. Vaut le voyage à elle seule.

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Une pratiquante du bouddhisme tibétain fait tourner un moulin de prière. Kangding.

 

- les motards ! La moto est un moyen de déplacement privilégié pour les tibétains, puisqu’elle s’adapte facilement à tout type de terrain, est moins chère, permet de charger six quintaux de légumes ou deux familles entières sans problème… mais aussi beaucoup plus stylée (surtout avec les garde-boue en cuir coloré, les lanières, les manchons, la photo de lama, le tissu bouddhiste qui protège l’avant, l’écharpe autour du visage et les manches de la tunique traditionnelle qui claquent dans le vent) ! On est taquins mais on adore !

– par millier, dans les prairies, les étables, les maisons, sur la route, dans les camions, sur les panneaux touristiques… les yacks ! Ça ne rigole pas un yack. Celui qui est venu ruminer devant l’entrée de notre tente en pleine nuit nous a tenu éveillés plus d’une heure à cause de son souffle de forge.

– le fait de gambader gaiement au-dessus de 4000 mètres d’altitude sans que rien ne l’indique (à part l’altimètre et le souffle un peu court). Des jolies fleurs, des prairies, des shortens bouddhistes, des petits villages, des tentes de bergers et des yacks, voilà ce qu’on trouve sur le plateau tibétain à la hauteur de la Barre des Écrins… Notre plus haut col (4800 m) était à peine saupoudré de neige !

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Entre deux stops, rencontre avec un troupeau de yacks ! Sur la route de Litang.

 

- l’architecture tibétaine, un petit bijou dans cet écrin de pâtures sur le plateau ou de vallées verdoyantes dans ses contreforts. Une maison tibétaine ne se confond avec nulle autre, même si les éléments du style varient significativement d’une vallée à l’autre. Superbe.

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Architecture tibétaine à Tagong.

 

– une certaine distance vis-à-vis des touristes… et cela se comprend aisément ! Même si les tibétains sont ravis pour diverses raisons d’accueillir des touristes occidentaux (parfois simplement pour la manne financière, parfois pour la conviction que ces visites feront avancer la cause tibétaine), nous n’avons pas retrouvé ici la chaleur et le naturel de l’accueil kirghize par exemple. Peut-être la faute à notre rythme plus soutenu ? Peut-être en raison du rouleau compresseur touristique chinois qui vide de leur substance un à un les centres culturels tibétains et réduisent les rituels bouddhistes à de simples démonstrations capturées à coup de smartphone ? Ne vous y trompez pas, un zeste de respect et de discrétion, et vous serez ici les bienvenus.

– le violent contraste, dans des villes comme Xiahé, Langmusi, Kangding, Xin du Qiao, Litang, Shangri-La… ou dans les villages du plateau le long des routes principales, entre :

d’un côté, le quartier tibétain, transformé en ghetto/musée le jour (les artères principales sont devenues des décors de parc d’attraction où les touristes sont canalisés par des visites guidées comme à Xiahé, Langmusi ou Shangri-La pendant qu’à Xiahé, Kangding ou Litang, des barrages policiers permanents ou conjoncturels défendent l’accès au quartier tibétain), en ville morte la nuit (pas de commerces, pas d’éclairage public, pas de trottoirs…),

de l’autre, le quartier han, ses buildings rutilants, ses “quartiers pittoresques” et ses “habitats traditionnels” sortis de terre ces dernières années, concentrant toute l’activité autour de ses boutiques de souvenirs, ses hébergements touristiques de tout type, ses agences immobilières et ses boites de nuits. Il n’est pas encore trop tard pour y aller, mais dans quelques années qu’en sera-t-il ?

le moine tibétain, doigt sur le klaxon de son 4×4 Lexus, iPhone 6 à l’oreille et baskets Nike au pied. Cette scène, pas du tout isolée, nous a fait perdre toute illusion sur la capacité de l’humain moderne à résister à l’appel de la consommation. Bien entendu nous avons vendu les photos aux marques concernées. (ceci n’est cependant pas représentatif du moine tibétain, hormis pour le smartphone)

 

* Nourriture

Malgré une base roborative et sans fioriture (rudesse du climat oblige), il y a tout de même quelques découvertes gustatives à faire dans la région :

– la viande (enfin le gras) de yack séché. Il existe une version hors de prix mais esthétique (environ 80 yuans les 100 grammes dans les boutiques touristiques). De notre côté nous avons préféré le bloc de deux kilos de barbaque partagée en partie avec des routiers qui nous avaient pris en stop ! Pas désagréable mais demande une certaine dépendance aux protéines tout de même.

– la tsampa, farine d’orge qui se déguste en gâteau (c’est bon) ou dans le thé avec un produit laitier-gras (ça nourrit). Bien s’hydrater avant consommation.

– rien de tel qu’on bon thé tibétain pour bien commencer la journée ! Ce thé salé additionné de beurre de yack (en version touriste, ça peut être du lait et du sucre, pas très dépaysant du coup) peut dérouter au début mais on s’y fait très bien. Et avec un peu de tsampa, apport calorique garanti pour 48h.

– le pain tibétain, pain blanc léger bien aéré en galettes, dégusté chaud et frais c’est très bon.

–  toutes sortes de beignets, pains d’épices, compter un seau d’huile par pièce… mieux vaut se faire conseiller l’adresse avant achat !

– les “momos” ! Pour nous, c’est un peu le fil rouge de nos voyages : chaque pays revendique l’origine de cette sorte de (plus ou moins) gros ravioli cuit à la vapeur et diversement fourré (rinkali en Géorgie, pelmenis en Russie, mantis en Asie Centrale, les Chinois aussi en font…). Au Tibet rien de très spécial à signaler si ce n’est qu’on peut les demander au yack ou à la pomme de terre, qu’ils sont peut-être encore plus populaires et presque toujours faits maison. Compter maximum 2 yuans le momo. Une petite douzaine fera l’affaire.

– pour changer de temps en temps, on déguste un bon plat de pâtes tibétaines, fabriquées sur place. C’est de la pâte frite diversement épicée, servie dans du bouillon.

– on peut aussi demander une tourte (frite, cela va sans dire…) à la viande de yack, bien croustillante et toujours trop vite avalée !

– les régions que nous avons traversées bénéficient de la proximité des plaines du Sichuan et du Yunnan, ce qui fait que l’altitude n’empêche pas de trouver des fruits (notamment les bananes) délicieux à très bas prix.

– un petit yaourt de yack avec du miel fait un dessert idéal Sourire

 

* Autostop

La période tibétaine de ce voyage s’étend sur le mois d’août, donc en haute saison touristique. Ceci a son importance car pour nous, si le stop a bien fonctionné là-bas, c’est en bonne partie grâce aux touristes chinois. À de rares exceptions près (un poids lourd, une ou deux voitures et… un petit camion transportant des yacks, ce qui est certes mythique), sans eux nous ne serions pas allés bien loin sans mettre la main au porte-monnaie. Un petit gout d’Asie Centrale sur ce point Sourire

Globalement un bilan très positif, avec des déplacements dans des zones pourtant peu fréquentées qui se sont avérés aussi rapides que les transports publics, et de belles rencontres. Le stop a montré ici son potentiel d’inattendu, nous faisant emprunter la route la plus incroyable du voyage, dormir chez l’habitant au milieu de nulle part à quasi 4000 mètres d’altitude, partager pour quelques heures la vie des villages tibétains reculées.

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Il y a pire endroit pour faire du stop ! Après Litang.

 

* Budget

Comme les transports sont relativement chers en Chine (compter 25 yuans pour 100 kilomètres en bus, 15 yuans pour 100 kilomètres en train) et les distances interminables, les transports deviennent vite le premier poste de dépense. Grâce à nos déplacements effectués 100 % en stop de Kangding à Kunming, nous avons divisé notre budget par deux ! Cela est rendu possible par des villes à taille humaine et des villages, où il est facile de se poster pour tendre le bras. En terre tibétaine notre budget transport est donc très proche de 0.

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Passerelle à côté de Tagong – franchissement sportif garanti !

 

On se nourrit pour un tarif comparable à ce qui se pratique ailleurs en Chine. On mange un repas élaboré complet à deux personnes au resto pour 40 yuans, et il est possible de se nourrir pour une dizaine de yuans au marché (pain tibétain + bananes par exemple…). Évidemment la moindre guest house dans les lieux touristiques proposera sa pizza ou ses spaghetti bolognaise à 45 yuans, autant vous dire qu’on n’a pas pris la peine de gouter.

En ce qui concerne le logement, plus on est perdus, moins on paye. En gros, on trouve facilement des chambres doubles pour 100 yuans et des dortoirs pour 30 yuans maximum. Nous n’avons pas hésité à explorer les possibilités en-dehors des propositions du Lonely Planet dont les exigences en matière de “standing” et de maitrise de l’anglais sont parfois superflues à notre gout. De manière générale, ici comme ailleurs en Chine, les logements même les moins chers sont de très bonne qualité.

 

* En conclusion

Notre passage à travers les régions tibétaines fut plein de surprises, plus ou moins bonnes. Pour faire simple, nous étions ravis d’y trouver une identité aussi forte qui garantit du dépaysement et de quoi assouvir notre soif de découverte. Nous restons cependant avec un sentiment de malaise après avoir assisté au déferlement de touristes soigneusement organisé par le pouvoir chinois, sapant chaque jour un peu plus la culture tibétaine, essentiellement basée sur la spiritualité.

Nous en garderons le souvenir bien distinct d’une culture qui n’est pareille à nulle autre que nous ayons rencontré au cours de ce voyage, mais qui reste essentiellement basée sur le bouddhisme. Cette multitude de marqueurs mystiques, ces hauts plateaux à des altitudes folles, ce climat ingrat, ces tenues traditionnelles forment une mosaïque hors du commun mais pas hors du temps, car rien n’échappe à la société de consommation, surtout quand ses vices sont adroitement utilisés à des fins politiques par le parti « communiste” chinois.

Que restera-t-il de cette identité dans 10, 20, 50 ans ? Nous laisserons à d’autres le soin de lire dans la boule de cristal, mais ne pouvons nous empêcher de penser qu’elle est plus forte aujourd’hui qu’elle ne le sera demain…

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Stuppa pyramidale aux inscriptions hautes en couleur ! Tagong.

 

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