Sport’Trait d’Asie : le Kirghizstan, des chevaux, des hommes (et aussi un peu des femmes)

Cet épisode de Sport’Trait d’Asie, c’est celui que nous attendions le plus ! Issu de la zone pivot de la TransAsiatique – l’Asie Centrale – il revient sur les jeux sportifs traditionnels des hautes steppes. Ces confrontations sont d’autant plus spectaculaires et exotiques qu’elles font appel aux talents de cavaliers hors-pairs des Kirghizes !

Avant de nous plonger dans ce spectacle, revenons d’abord sur un événement majeur du calendrier des sports de montagne en ex-URSS : la Lenin Race.

Bonne lecture !

 

La Lenin Race : courir jusqu’aux nuages !

 

Lors de notre séjour sur les flancs du Pic Lénine, nous avons eu la chance d’assister aux préparatifs et au départ d’une course de skyrunning hors-norme dont la ligne d’arrivée se situe potentiellement au sommet, à 7134 mètres d’altitude (excusez du peu). Le départ de cette 3ème édition a lieu au camp 1 (4400 mètres), et en raison des conditions météo hésitantes dans les jours précédant le jour J, l’arrivée est ramenée à hauteur du camp 4 (6400 mètres), sur la crête (il a même été question, du côté de l’organisation, de la fixer au camp 2, mille mètres plus bas).

Guia, guide géorgien recruté sur l’évènement, répond à nos questions :

 

En jetant un œil sur le site officiel de la course, on peut lire que le Pic Lénine est une montagne facile. Techniquement, c’est le cas en effet, mais c’est aussi très dur physiquement ! L’ascension et longue, les conditions souvent défavorables. Environ un tiers des gens parviennent au sommet. Un tiers, c’est peu, cela en fait vraiment une montagne difficile.

– Combien de temps les participants restent-ils pour s’acclimater à l’altitude ?

– En général, 21 jours…

Malgré les efforts de chacun (bulletins météo actualisés, balisage, cordes fixes sur les ponts de neige les moins sûrs, programmes d’acclimatation de trois semaines, checkpoints avec talkie walkies, balises individuelles, surveillance à la lunette depuis le camp 1…), la sécurité des compétiteurs-trices ne peut être garantie sur une telle course. Dimitri, un alpiniste aguerri qui vient de Moscou, a même un point de vue très tranché sur la question :

Sur ce genre de défis, on retrouve beaucoup de jeunes qui ne savent pas ce que sont la montagne et ses dangers. Ils s’élancent là-dedans et des agences en profitent pour faire parler d’elles. C’est de l’inconscience !

Un avis qui ne manquera pas d’alimenter un débat que nous connaissons bien sur la pratique du Skyrunning et de l’alpinisme en “léger”, et qui prend ici une teinte de conflit de génération ! Il est vrai que les concurrent-e-s sont jeunes (20 ans pour certaines), mais un coup d’œil sur leur équipement et leur préparation suffira peut-être à rassurer Dimitri. Ici, chacun a du fournir son “CV” sportif pour s’inscrire, prouvant ainsi son expérience de la course et de la haute montagne. Le “Lénine”, ils l’ont tous dans la tête depuis plusieurs années. Et c’est avec les crampons et les chaussures d’alpinisme, la doudoune et la cagoule dans le sac qu’ils vont s’élancer le jour J.

La veille du départ, après le dernier briefing, nous tentons de poser quelques questions aux coureurs-ses, mais déjà concentrés, ils préfèrent botter en touche. Avec tout de même ces quelques mots attrapés au vol :

Depuis combien de temps vous entraînez-vous pour cette échéance ?

– Je ne m’entraîne pas pour ça. Je vis pour ça !

…on a compris le message.

Enfin, ce lundi 27 juillet à 4h00 précise, à la lueur d’une Voie Lactée éclatante, le départ est donné sur la moraine au camp 1 ! 14 coureurs dont 4 femmes s’élancent dans la nuit, les premiers à belle allure, les derniers plus prudemment. Intéressant d’observer les stratégies d’équipement qui sont très diverses : petit ou gros sac, baskets ou chaussures d’alpi aux pieds, bâtons ou non, piolet ou non… La encore la différence est déjà faite, les meilleurs qui comptent boucler le parcours en quelques heures sont peu chargés et peu habillés, les moins confiants qui se préparent peut-être à une très longue journée, ont pris plus de précautions. Pour tous, c’est “à la russe”, pas d’échauffement malgré le gel, ce serait un détail inutile !

 

 

La ligne de frontales des coureurs s’étire peu à peu dans la moraine, et avant qu’ils n’atteignent le pied du glacier de la face nord, il est temps pour nous d’aller se recoucher Sourire

9h30 : Nous partons aux nouvelles après cette sieste et nos préparatifs pour la sortie du jour, et constatons que pendant ce temps certains n’ont pas chômé ! Alors que les derniers coureurs ont à peine dépassé le camp 2 après 1000 m d’ascension sur le glacier et que 2 abandons sont à signaler, le leader Semen Dvornichenko s’apprête déjà à célébrer sa victoire après 6h44 de course et une arrivée au sommet 7134 mètres ! La première femme Nadezhda Ermakova quant à elle s’imposera en 5h01 avec une arrivée au camp 4 6400 mètres. Bravo !

Semen Dvornichenko en plein effort sur le glacier du Lénine ©Russian Skyrunning Federation
Semen Dvornichenko en plein effort sur le glacier du Lénine ©Russian Skyrunning Federation

 

De notre côté, c’est bien encordés et équipés de pied en cap que nous nous apprêtons à affronter l’itinéraire vers le camp 2 le lendemain Clignement d'œil

 

Les jeux équestres (et yackestres !) traditionnels kirghizes

Une des grosses échéances de notre séjour kirghize, c’était le festival de jeux sportifs traditionnels organisé au bord du lac Tulpar (Tulpar-Köl), en face du camp de base du Pic Lénine où notre campement était établi.

Bonne surprise, l’événement est fréquenté à 90% par les gens du coin, gage que nous allons assister à de vrais confrontations et pas seulement des mises en scène aseptisées. Nous sommes donc quelques centaines de spectateurs à nous installer sur les premières hauteurs bordant un vaste espace rectangulaire (environ 150 mètres de long sur 50 de large) relativement plat.

Dans les épreuves que nous décrivons, les femmes sont quasi-absentes. Traditionnellement, elles le sont complètement (sauf dans le Kyz Kuu où elles servent de proie…), mais les efforts des organisateurs pour renforcer leur participation sont à saluer.

Au programme :

– le Tiyin Enmey, compétition individuelle où un jury apprécie la dextérité des participants qui doivent ramasser une pièce posée au sol depuis la selle de leur cheval lancé au galop ! C’est très spectaculaire, et éprouvant à la fois pour le cavalier et sa monture, la preuve : lors de la partie, nous avons assisté à un beau roulé-boulé !

Le geste surréaliste du cavalier en pleine partie de Tyiyn Enmey !
Le geste surréaliste du cavalier en pleine partie de Tyiyn Enmey !

 

– le Kyz Kuu (ou Kyz Kuumai) est un jeu où un cavalier doit rattraper une cavalière qui s’est lancée au galop avec quelques secondes d’avance. Il marque son succès en frappant la croupe du cheval de la dame de sa cravache ! Lors du festival, les dames ont eu droit à la revanche et lors d’une courte manche, les rôles se sont inversés. Une épreuve de vitesse encore impressionnante à regarder.

Un couple lancé en plein galop lors du Kyz Kuumai !
Un couple lancé en plein galop lors du Kyz Kuumai !

 

Les combattants aux prises lors d'un combat d'Er Enish... mieux vaut être solide !
Les combattants aux prises lors d’un combat d’Er Enish… mieux vaut être solide !

– l’Er Enish, une lutte qui se pratique à cheval. La compétition se déroule sous forme de tours de qualification successifs où le gagnant a le droit de disputer le tour suivant, jusqu’à la finale. Les hommes sont torse-nu et les femmes (un seul combat féminin a été organisé, quasiment dans l’indifférence générale) se découvrent simplement les bras. L’objectif ultime est de jeter son adversaire à bas, mais un jury veille et la victoire peut être attribuée lorsque l’un des adversaires est neutralisé par une immobilisation, ou s’il a été dominé pendant tout le combat. Un combat dure environ 10 minutes. À noter que le jury sert aussi à calmer les chevaux car, gagnés par l’excitation de leurs cavaliers, ils deviennent agressifs eux aussi !

– la même chose, mais où les lutteurs sont montés sur des yacks. Les bêtes sont quant à elles tellement désintéressées de ce qui se passe que des assistants sont réquisitionnés pour les empêcher constamment de se remettre à brouter ou de trop éloigner les lutteurs l’un de l’autre.

– et surtout l’incroyable Ulak Tartysh (peut-être – un peu – plus connu sous son nom afghan de Buzkashi), où deux équipes s’affrontent en essayant de lancer une belle carcasse de chèvre dans le but adverse ! C’est sans conteste ce jeu qui déchaîne le plus les passions, et au beau milieu de la partie nous assistions, médusés, à une invasion de terrain par les supporters

Si, si, vous voyez la carcasse de chèvre, l c'est le cavalier de tête (en jaune) qui la tient !
Si, si, vous voyez la carcasse de chèvre, l
c’est le cavalier de tête (en jaune) qui la tient !

déchaînés qui se sont ensuite battus, le tout dégénérant en mini-émeutes où les arbitres et les sportifs à cheval distribuaient des coups de cravache dans le tas. De quoi interrompre le match pendant une quarantaine de minutes… comme quoi on peut revivre même dans la vallée d’Alaï à 3000 mètres d’altitude les jours sombres du stade Vélodrome (toute proportion gardée) ! Ce qui ne nous a pas empêchés d’admirer la beauté du sport et l’adresse des pratiquants, malgré l’aspect quelque peu incongru de cette carcasse de 35 kg ballotant à flan de cheval au galop :D

Pour le plaisir, une petite vidéo ;)

 

Retrouvez toutes nos photos du festival ici !


 

Et aussi…

- À la campagne : jeux sportifs au quotidien !

Lors de notre passage sur le festival de sports équestres traditionnels, nous avons eu la surprise d’observer qu’un terrain éphémère de volley-ball avait été installé. Vue la fréquentation en grande majorité kirghize, cela semblait dénoter une habitude dans le pays.

Cette hypothèse s’est confirmée par la suite à l’occasion de nos passages dans des petits villages. Ainsi, à Sary-Tash, lors de nos errances vespérales, nous avons croisé des groupes d’enfants, mais pas seulement, des jeunes adultes aussi, tapant la balle de part et d’autre d’un filet de volley, jouant à la balle au prisonnier ou encore improvisant une partie de football (sur la route nationale, évidemment !). Ces jeux sportifs, pratiqués tout naturellement, à plus de 3000 mètres d’altitude, peuvent surprendre lorsqu’on connait le style de vie des ruraux kirghizes, avec des professions souvent physiques et en plein-air auxquelles les enfants participent la plupart du temps. L’absence de télévision n’est pas une explication : il nous est arrivé à plusieurs reprises de rentrer dans des logements totalement dénudés de tout accessoire (voire essentiel) mais tous ont une télévision.

 

Nous notons aussi une nette prédominance des hommes dans les pratiques plus codifiées, avec un fort objet social de référence (volley, foot), alors que les petites filles sont bien présentes sur la balle au prisonnier… et les jeunes femmes absentes. Encore une fois à ne pas prendre pour argent comptant, sans méthodologie nos constats ne peuvent être vérifiés et restent des hypothèses Clignement d'œil

On pourrait tenter d’expliquer ce penchant pour le sport grâce aux origines des jeux sportifs : désamorcer des tensions naissantes dans la communauté en les mettant en scène sur un terrain, consolider les liens dans le village grâce à un moment de confrontation conviviale dont les enjeux sont uniquement symboliques, etc.

Pas mal, le terrain de football de Sary-Tash (Alaï) !
Pas mal, le terrain de football de Sary-Tash (Alaï) !

 

- À la ville : équipements en friche !

Les citadins kirghizes ne sont pas en reste et certains se montrent actifs, comme à Osh où la piste goudronnée qui longe la rivière accueille coureurs et cyclistes, et où des piscines à prix modiques sont ouvertes et fréquentées (il s’agit de grandes fosses en béton alimentées par l’eau de la même rivière). Ce sont en grande majorité des hommes, mais pas seulement.

Cependant, à la différence de la Russie, tous les équipements sportifs créés sous l’ère soviétique (agrès dans les parcs et les cours d’immeubles, terrains de sport) sont à l’abandon complet, comme nous avons pu le voir à Karakol, Osh, Bishkek… Intéressant de noter que ces infrastructures ouvertes à tous semblent laisser la priorité à des arènes modernes financées par des équipementiers sportifs, dédiées au sport-spectacle et/ou à la pratique intensive en club et compétition.

Ceci n'est pas une pâture, mais le terrain multi-sports de Karakol (fermé par des cadenas...)
Ceci n’est pas une pâture, mais le terrain multi-sports de Karakol (fermé par des cadenas…)

 

Une tendance (issue de notre observation plutôt arbitraire), qui ne semble pas en adéquation avec les pratiques populaires… Le Sport pour tous semble avoir bien besoin, ici aussi, de bons avocats Clignement d'œil

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